Canards de Rouen

Foie gras : ce qu’en pensent les canards

Le sujet est hautement sensible à l’approche des fêtes de fin d’année. Le foie gras de canard ou d’oie, si apprécié des fins gourmets, est-il le fruit d’une réelle souffrance animale ? L’Echo de la Basse-cour a mené l’enquête sur le terrain.

Dans un élevage français du Périgord, terroir du foie gras par excellence, nous avons rencontré un canard qui a souhaité garder l’anonymat. Nous l’appellerons Saturnin. Gavage, conditions d’élevage, traitement… Saturnin nous dit tout. Son témoignage est édifiant.

L’Echo : « Bonjour Saturnin, vous nous recevez ici dans une ferme d’élevage du Périgord, celle qui vous a vu naître je crois…

Saturnin – Oui, enfin, presque. Je suis né dans un élevage tout proche et suis arrivé ici à 1 jour. Je suis un canard Mulard, une race très répandue dans la région.

Canetons Mulards

Canetons Mulards

L’Echo – Comment vivez-vous ici ? On vous traite bien ?

S – J’ai la chance d’avoir grandi dans un super élevage. Ici nous avons 70 000 m2 de terrain pour 6 000 canards, soit environ 12 m2 par canard. Un luxe, quand on sait que dans les élevages industriels on peut voir plus de 15 poulets par mètre carré ! Et j’ai vécu toute ma vie en liberté à l’extérieur, nourri du bon grain produit sur l’exploitation.

Canards Mulards en semi-liberté

Canards Mulards en semi-liberté

Mais cela ne doit pas cacher la triste réalité… Je sais que j’ai beaucoup de chance car tous mes copains ne sont pas nés, comme moi, sous une belle étoile.

L’Echo – Que voulez-vous dire ?

S – Les gens doivent savoir la vérité… (Saturnin observe autour de lui, visiblement inquiet). Même si le sort des canards ne vous intéresse pas, sachez qu’il en va de la qualité de ce que vous achetez. Et si cher m’a-t-on dit !

L’Echo – Allons dites-nous !

S – En réalité le foie gras de qualité, celui produit par des fermiers qui aiment leurs animaux et leur offrent des conditions de vie décentes, ne représente qu’une infime partie du foie gras produit. Moins de 5% m’a-t-on dit. Imaginez donc le nombre de canards qui vivent entassés comme des poulets ! Bien souvent, d’ailleurs, ils ne sont même pas élevés en France: en réalité ils viennent d’élevages d’Europe de l’Est. Ils font une migration « post-mortem » vers la France, où ils sont mis en boîte, eux et leur précieux foie gras. Puisqu’ils sont ainsi « préparés » en France, on les vend comme des produits français du Sud-Ouest. Vous ne trouvez pas cela choquant ? Nous qui nous donnons tant de mal pour les gourmets ! Ce manque de distinction est trop injuste.

L’Echo – La  qualité du foie gras vous préoccupe ?!?

S – Ne faites pas semblant de ne pas comprendre ! Derrière la qualité du foie gras, il y a la qualité de l’élevage ! Et donc le soin qu’on apporte à nous autres les canards. Il faut voir plus loin que le bout de sa spatule !

L’Echo – Saturnin parlons franchement. Vous savez ce qu’il vous attend au bout du compte ?

S – Oui. Les bruits courent ici aussi, vous savez. Et je mentirais si je vous disais que je n’ai jamais rêvé de rejoindre les canards sauvages qui passent au-dessus de nos têtes pendant les migrations…

Canard Colvert en plein vol

Canard Colvert en plein vol

Mon grand-père Donald a bien essayé, lui, de s’échapper. Il était tombé fou amoureux d’une belle canne Colvert qui était venue se poser dans notre mare. Mais voilà : le jour du grand départ pour la migration, la belle a pris son envol et mon grand-père, voulant la suivre, n’est même pas parvenu à franchir la clôture de la ferme, le pauvre. Ses ailes étaient beaucoup trop courtes ! Depuis ce jour, on s’interdit toute aventure hors de l’élevage. On ne peut pas aller contre notre nature, vous savez. Regardez-moi. Imaginez-vous un seul instant que je puisse décoller du sol ?

L’Echo – Mmmm… (Embarrassé) pourquoi pas ?

S – (agacé) Allons ne soyez pas ridicule !

L’Echo – Mais justement, si on arrêtait de vous gaver vous pourriez vous envoler non ? Rebellez-vous enfin !

S – Vous parlez comme un citadin (rires). Vous devez savoir que la race dont je suis issu n’est pas faite pour voler. Nos ailes sont trop courtes et notre corps trop gros pour cela. C’est inscrit dans nos gênes, vous comprenez ?

L’Echo – Soit. Mais ce n’est pas une raison pour vous engraisser et vous mettre en boîte ! Excusez-moi…

S – (Long silence)… Décidément, vous raisonnez comme un humain. Je ne vais pas vous dire que je suis heureux d’être mis en boîte, mais interrogez-vous sur ce qui compose vos menus quotidiens. Les animaux comme les vaches, les poules, les moutons et bien d’autres sont élevés depuis des milliers d’années pour vous nourrir. Pour nous, les canards et les oies, c’est pareil. Et je ne sens pas dans l’air un parfum de révolution qui pourrait faire cesser cela. En tout cas pas aujourd’hui !

Mais gardons en tête une chose essentielle, qui tend à être oubliée par vous autres les humains : vous devez nous respecter pour ce que nous sommes et pour ce que nous vous donnons.

C’est le message que je veux faire passer et que j’espère vous relayerez !

L’Echo – Vous faites allusion au gavage c’est bien cela ?

S – Oh que l’on arrête avec ça ! La souffrance du gavage est un mythe !

L’Echo – Mais enfin vous n’allez quand même pas me dire que c’est normal de nourrir de force et à l’excès un pauvre oiseau qui n’a rien demandé à personne !

S – Saviez-vous qu’en liberté les canards et les oies se gavent eux-mêmes avant de partir en migration ? Ça vous en bouche un coin-coin n’est-ce pas ?

Eh bien si. Pour recharger leurs batteries avant leur long périple, les canards sauvages passent leur temps à manger pendant les semaines qui précèdent la migration. A tel point que pendant cette période la taille de leur foie peut être multipliée par 6 ! Finalement les humains ont reproduit un phénomène observé chez nos cousins sauvages.

Car sachez que c’est dans le foie que les canards et les oies stockent les réserves qui leur servent à tenir tout au long du voyage. Et de l’énergie, ils en ont sacrément besoin; imaginez que certains rejoignent le sud de l’Afrique en partant d’Europe du nord !

Soit dit en passant, eux-mêmes ne prennent pas un gramme. Seul le foie grossit. Car vous imaginez une oie obèse s’envoler pour la migration ? Vous voyez la nature est bien faite. Et à présent vous comprenez mieux comment nous fonctionnons…

L’Echo – Comment savez-vous tout cela ?

S – Entre canards on se parle, vous savez. Et puis on reste des canards avant tout, ne l’oubliez pas. Les humains ont une fâcheuse tendance à transposer sur eux les choses mais comment vous dire… nous ne sommes pas exactement faits pareil ! D’ailleurs lorsqu’on vous écoute parler de nous à la radio (nous l’avons à la ferme), on se marre bien, sans mauvais jeu de mot !

L’Echo – Enfin quand même, on doit vous rendre malade à trop manger comme ça. Non ?

S – Vous transposez ! Encore une fois, nous n’avons pas le même métabolisme. Si on vous gavait de la sorte, je n’en doute pas une seconde, vous seriez malade. Pour nous les choses sont différentes. Et puis j’insiste sur un point : je parle d’un élevage qui nous respecte, nous les animaux. Ici, l’augmentation des rations alimentaires se fait de manière progressive, sur une période qui va de 12 à 18 jours. Car on ne nous donne à manger que ce que notre corps peut assimiler.

Gavage selon la méthode traditionnelle

Gavage selon la méthode traditionnelle

L’Echo – Mais alors votre foi n’est pas malade contrairement à ce qu’on entend dire ?

S – Non. Trois fois non. D’abord sur une période de 2 semaines il faudrait y aller fort pour rendre un foie malade. Car le gavage, comme on l’appelle, ne dure que 2 semaines sur une vie de 4 mois. Oui, c’est une vie courte, j’en conviens. Mais 2 semaines sans liberté après avoir gambadé 4 mois dans les champs, il y a pire quand même. Encore une fois j’ai conscience d’avoir été gâté (il rougit). Ici, on est bien traités, c’est certain.

Et après réflexion, je me demande si on pourrait obtenir un produit aussi bon à partir d’un organe malade. Qu’en pensez-vous ?

L’Echo – Je n’osais pas vous le dire mais puisque vous insistez : j’adore le foie gras !

S – Et j’ajouterai que mes cousines les oies sauvages qui se gavent en nous narguant, n’ont pas l’air plus malade que vous et moi.

L’Echo – Même pas une petite souffrance ? Une légère déprime ou un petit coup de mou ? Allez quoi…

S – Rien de tout cela non. Pas ici en tout cas.

L’Echo – Et ce tube qu’on enfonce dans votre gorge jusqu’à votre estomac ! Même pas mal ?

S – Reprenons quelques bases d’anatomie :

Vous les humains avez une bouche, des dents, une gorge, un œsophage et un estomac. Vous mâchez vos aliments avant de les avaler pour qu’ils puissent ensuite être digérés.

Pour nous c’est très différent : nous n’avons pas de dents. Uniquement un bec,  un gosier (l’équivalent de votre gorge), un jabot et un gésier.

La nourriture est directement stockée dans le jabot après avoir été avalée, sans avoir été mâchée au préalable. Le jabot est en quelques sortes un container de stockage, avant la digestion qui intervient après, dans le gésier. C’est dans le gésier que la nourriture va être broyée et frictionnée. On voit donc bien que la digestion des aliments chez nous intervient beaucoup plus tard. C’est sans doute pour cette raison que les gens s’imaginent que nous souffrons lorsque le tube est inséré dans notre gosier et qu’on y verse directement une ration de grains (du maïs en général). En réalité cela ne fait pas plus mal que lorsque nous mangeons des escargots ou des fruits entiers dans la nature !

L'éleveur insère un tube dans le gosier et y verse une ration de maïs

L’éleveur insère un tube dans le gosier et y verse une ration de maïs

L’Echo – Vous dites cela mais qu’en savez-vous ? Après tout vous n’y êtes pas encore passé vous, au gavage !

S – Vous marquez un point. Mais il se trouve que j’ai pu observer comment cela se passe. J’ai vu de mes propres yeux grâce à une fente dans la cloison de la grange située aux abords de notre pré. Et ce que j’ai vu ne ressemble en rien à de la maltraitance. Oui j’ai vu mes copains se faire attraper par le fermier pour recevoir leur ration de maïs. Clairement, nous qui sommes habitués au grand air, on n’aime pas trop se retrouver enfermés dans la grange. Et puis de manière générale on préfère se tenir à l’écart des humains. Donc il est clair qu’il n’est pas très plaisant de se retrouver assis, coincés entre les genoux du vieux. Mais souffre-t-on pour autant ? Non.

A présent vous savez tout.

L’Echo – Donc si je comprends bien, et sans mauvais jeu de mots, vous voulez tordre le cou à certaines idées reçues. Vous réalisez que vous êtes à contre-courant de la pensée répandue ?

S – Oui tout à fait. J’ai voulu prendre la parole car on dit trop de choses fausses sur nous. Et je tiens à vous remercier de m’avoir écouté. Car finalement nous sommes un peu les premiers concernés. Après je précise, encore une fois, que je parle de ce que je connais : un élevage où les animaux ont de l’espace et une nourriture saine, un élevage pratiqué par des fermiers qui aiment leurs bêtes. Mais ce qui devrait faire loi n’est malheureusement qu’une exception aujourd’hui.

L’Echo – Comment faire justement pour reconnaître les « bons élevages » et donc « les bons produits » si je comprends bien ?

S – Vous avez parfaitement compris. Il existe un bon repère pour reconnaître un bon élevage et donc un bon foie gras : le Producteur Fermier.

Cela veut tout simplement dire que celui qui a produit le foie gras est également celui qui a élevé les canards ou les oies sur son exploitation. Et ça, c’est le meilleur moyen de vous assurer que le produit est bon et que l’animal a  été élevé dans de bonnes conditions.

Surtout méfiez-vous des labels et autres formules choc qui vous assurent que le produit vient de France ou du sud-ouest. Bien souvent ce ne sont que des slogans publicitaires ! Le Producteur Fermier, voilà une garantie valable. Et n’hésitez pas à vous rendre directement sur les exploitations, vous y rencontrerez des éleveurs passionnés qui seront ravis de vous faire partager leur vision de l’élevage. Si vous ne pouvez-vous y rendre n’hésitez pas à les contacter directement, souvent ils vendent leurs produits à distance. Et cela constitue un bon moyen d’encourager un élevage respectueux de l’animal, un élevage qui n’aurait jamais dû être oublié !

Allez. Vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire.

Propos recueillis et interprétés par Ghislain Journé, à la ferme de Patrick et Solange Catinel à Montignac Lascaux.

5 commentaires

  1. Non mais alors là j’hallucine, je tiens à dire que je n’ai pas entièrement lu l’article, s’en est trop ! Comment peut-on faire passer des animaux gavés et qui vont êtres tués pour des animaux heureux !? Ah ben, oui, j’oubliais c’est comme ça qu’on fait depuis longtemps, faire passer les animaux de consommation pour des animaux heureux pour attendrir les consommateurs. On leurs fait croire que l’animal est heureux de sa vie tragique ET de qu’il est heureux de se faire TUER pour pouvoir nourrir des abrutis(j’entend par là, les humains », comme ça tout le monde continue à consommer des animaux. D’accord, le canard est gavé « seulement » 2 semaines sur 4 mois, mais ce sont 2 semaines de trop.
    Le pire dans tout ça, c’est que vous « estimez pouvoir dire ce que pense un canard gavé », mais qui êtes-vous pour pouvoir faire ça ? Cet article est pathétique !

    • Chère Estelle

      Merci pour votre commentaire que nous publions bien volontiers.

      Tout d’abord nous vous invitons à lire l’article jusqu’au bout, même si cela heurte votre conception des choses. En rédigeant cet article nous sommes conscients de soulever un sujet houleux, comme le sont souvent les questions relatives à la condition animale.

      Sachez avant toute chose que ce blog est tenu par des personnes qui aiment profondément les animaux.

      Toutefois nous assumons une approche qui concilie à la fois le bien-être animal et l’idée que certains de ces animaux peuvent être élevés pour la consommation.

      Défendre la cause animale de manière efficace, c’est commencer par ne pas nier le rapport que nous entretenons avec eux depuis l’origine : pour le travail ou pour la consommation, nous les élevons principalement pour notre subsistance.

      Toutefois, et c’est là un point essentiel de notre message, cela peut se faire dans le respect et même l’amour de l’animal. Il est essentiel d’aimer et de respecter les animaux, pour autant, cela n’empêche pas qu’on puisse les consommer. De notre point de vue bien entendu.

      Et pour en revenir au foie gras, nous vous invitons vraiment à visiter un élevage traditionnel qui travaille dans les « règles de l’art », avec un réel souci du bien-être animal. Ce souci est motivé notamment par le fait que vous n’obtenez pas un bon produit en maltraitant un animal.

      Refuser d’accepter le principe du foie gras ou de tout autre aliment d’origine animale, c’est fermer la porte à toutes ces personnes qui vivent de l’élevage et qui, pour beaucoup d’entre elles, partagent votre amour des animaux. Ceci d’autant plus qu’elles vivent à leur contact au quotidien.

      Nous préférons parler de ces gens qui veulent faire la différence en soignant leurs animaux. Ne pas mettre en avant leur démarche et les mettre tous dans le même panier, c’est prendre le risque de voir se développer des pratiques d’élevage pour le moins douteuses, comme c’est malheureusement trop souvent le cas.

      Pour finir nous avons eu l’idée de faire parler un canard dans le but de faire passer le message avec une dose de second degré. Bien entendu nous n’avons pas la prétention de pouvoir retranscrire leurs pensées.

    • Ce qui est pathétique, c’est de croire que le monde entier devrait être végétarien !
      Ce qu’il faut boycotter c’est l’industrialisation, je consommerai toujours de la viande et du foie, mais je choisi des élevages qui respecte l’animale et des produits fabriqués en France de A à Z.

  2. Bonjour, depuis plusieurs années j élèves mes propres canard, oies, poules,lapins et c…Pour moi le bien être animal est un sujet dans lequel nous devons peser le pour et le contre.Je pense, que pour moi,devenir végétarien pour aider les animaux est une mauvaise idée reçue. Car quand vous mangez votre steak de soja ou autre produit comprenant du soja, ce sont des centaines de singes et autres qui disparaissent à cause de la déforestation !!!!

    Je pense également que les animaux sont comme nous et récentes les mêmes sensation de peur et de douleur. Car rappelons le que nous sommes du même genre :LE GENRE ANIMAL. Ce qu il faut faire c’est acheter des produits et de la viande de qualité auprès de petit éleveur bio ou d élever c’est 2 ou 3 poules dans son jardin.

    De plus, pour moi l étourdissement est JUSTE un moyen, mits en place par l état pour rassurer les consommateurs. En effet, pour moi sa ne sert à rien d’enfoncer un plomb ds le crâne d une vache, juste avant l abattage, non ce qu il faudrait c est un moyen qui tuerait instantanément l animal !!!Comme une pince à sacrifier, qui en atteignant directement le cerveau tuerait instantanément l animal. Car l engorgement et autre manière barbare provoque une souffrance qui va durer 30 secondes. Pourquoi ?Parce que c’est le temps nécessaire qu il faut pour que le cerveau de l animal plonge ds un « sommeil irréversible « .

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